Introduction

Nous évaluons constamment nos risques. C’est comme cela que nous survivons. C’est un processus qui ne se limite pas à la sécurité numérique et/ou de l’information.

Quand on marche la nuit dans une rue tranquille, on prend des décisions – de quel côté de la rue marcher, comment se comporter, à quoi se préparer, comment marcher – basées sur la manière dont nous appréhendons la situation : Cette rue est-elle connue pour être dangereuse ? Cette rue se trouve-t-elle dans un quartier dangereux ? Est-ce que je connais quelqu’un qui habite dans cette rue et pourrait me venir en aide ? Est-ce que je peux courir vite s’il se passe quelque chose ? Est-ce que je transporte quelque chose de valeur que je peux marchander en cas de problème ? Dans quelle partie de cette rue vaut-il mieux marcher pour éviter un éventuel danger ?

Quand nos organisations montent un nouveau projet, on tient compte de ce qui pourrait le faire échouer. Lors de la conception, on prend des décisions basées sur nos connaissances du contexte et des facteurs qui pourraient empêcher notre projet d’aboutir.

Quand on organise des manifestations, on cherche à garantir la sécurité de celles et ceux qui y participent. On organise des systèmes de surveillance mutuelle. On s’assure d’avoir un soutien juridique immédiat en cas d’arrestations. On établit des stratégies pour mener une manifestation pacifique et ainsi amoindrir les risques pour les personnes qui participent. On prévoit des personnes chargées de la sécurité de la manifestation.

Si estimer nos risques personnels peut être une pratique instinctive, l’évaluation des risques est un processus spécifique, le plus souvent collectif, visant à examiner comment éviter les menaces et/ou réagir face à ces menaces.

Évaluation des risques : en ligne et hors ligne

En ligne, évaluer nos risques est loin d’être aussi instinctif, et ce pour plusieurs raisons. Nombre d’entre nous ne comprenons pas comment fonctionne l’internet et où sont ses menaces et risques, bien que ceux-ci continuent à évoluer et s’amplifier. Certaines personnes ne perçoivent pas la « réalité » des activités, des actions et du comportement en ligne et pensent que leurs effets sont moins sérieux que ce qui nous arrive physiquement. A contrario, certaines personnes ont vécu ou connaissent des personnes ayant vécu des incidents où leurs activités en ligne ont affecté leur vie « réelle » (arnaques sur des sites de rencontre, échanges tabous via internet dévoilés publiquement, arrestation d’activistes s’étant exprimé·e·s contre leur gouvernement) si bien qu’elles ont tendance à avoir une vision paranoïaque de l’internet.

En réalité, pour de nombreuses personnes activistes, cette opposition binaire entre en ligne et hors ligne est fausse. La plupart utilisent régulièrement des appareils numériques (téléphones et ordinateurs portables, tablettes, ordinateurs, etc.) et des services, des applications et des plateformes sur l’internet (Google, Facebook, Viber, Instagram, WhatsApp, etc.) dans leur travail, que ce soit pour s’organiser ou pour le plaidoyer. Notre manière de nous organiser et de faire notre travail d’activistes évolue continuellement avec les progrès et le développement technologique. L’internet et les technologies numériques font aujourd’hui partie intégrante de notre infrastructure organisationnelle. Nous nous en servons pour communiquer, organiser des activités, renforcer notre communauté, ou encore comme lieu d’activités. Les rencontres en présentiel et les activités de plaidoyer sont souvent accompagnées d’une participation en ligne, notamment sur les médias sociaux et avec des hashtags. Dans les mouvements de protestation récents, il y a souvent un flot ininterrompu entre mobilisations, organisation et rencontres à la fois en ligne et hors ligne.

Au lieu de percevoir ce qui se passe sur l’internet comme quelque chose de séparé de nos réalités physiques, pensez les réalités hors ligne <-> en ligne comme des entités interconnectées et poreuses. Nous existons dans les deux, la plupart du temps simultanément. Ce qui se passe dans l’une influe sur ce que nous sommes dans l’autre.

Cela signifie également que les risques et menaces passent du monde en ligne au monde hors ligne et vice versa. C’est ainsi que les stratégies avancées de surveillance d’État à l’encontre des activistes et de leurs mouvements exploitent l’utilisation non sécurisée des technologies (p. ex. quand on clique sur des liens non vérifiés, ou qu’on télécharge et qu’on ouvre des documents non vérifiés) pour rassembler des informations concernant ces activistes et leurs groupes ou mouvements, qui pourront au final amener à une surveillance physique. Toute personne ayant été victime de violence en ligne basée sur le genre connait les effets psychosociaux de ce type d’attaque et de harcèlement. Dans certains cas, la cyberviolence basée sur le genre prend une telle ampleur qu’elle affecte la sécurité physique des personnes visées. Différentes formes de cyberviolences basées sur le genre (harcèlement, doxxing, intimidation) sont des tactiques utilisées à l’encontre des féministes et des activistes queer pour les menacer, les réduire au silence ou les obliger à obéir.

Cette porosité des menaces et des risques entre le hors-ligne et le en-ligne peut sembler insurmontable lorsqu’on y réfléchit : par où commencer pour évaluer et savoir en quoi consistent les menaces et d’où elles proviennent, et comment établir des stratégies pour y remédier ?

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